OBSERVANCE THERAPEUTIQUE : LES DETERMINANTS SONT-ILS LES MÊMES D'UNE REGION DU MONDE A L'AUTRE ?
La non-observance thérapeutique reste l’un des paradoxes majeurs de la prise en charge des maladies chroniques : disposer d’un traitement efficace ne suffit pas si celui-ci n’est pas pris, mal pris ou interrompu précocement. La dyslipidémie en constitue un exemple particulièrement parlant. Elle expose à un risque cardiovasculaire largement évitable, mais son caractère le plus souvent asymptomatique et la nécessité d’un traitement au long cours peuvent rendre l’adhésion thérapeutique difficile. Dans cette étude publiée en 2026 dans Patient Preference and Adherence, Tokgözoğlu et al. se sont intéressés non pas directement aux patients, mais au regard que portent les professionnels de santé sur les déterminants de la non-observance, avec une question centrale : ces déterminants sont-ils les mêmes d’une région du monde à l’autre ?

Pour y répondre, les auteurs ont interrogé 151 professionnels prenant en charge des patients dyslipidémiques — cardiologues, endocrinologues, internistes, médecins généralistes, médecins de famille et infirmiers — répartis entre quatre grandes zones géographiques : Asie-Pacifique (APAC), Chine, Amérique latine (LATAM) et Moyen-Orient–Afrique–Pakistan (METAP). Le questionnaire comportait 19 questions portant notamment sur la perception de l’observance, ses déterminants, la communication avec les patients et le rôle potentiel des politiques publiques. Il s’agit donc bien d’une étude exploratoire des perceptions des soignants, et non d’une mesure objective de l’observance des patients.
Premier enseignement : certains freins semblent remarquablement transversaux. Les effets indésirables sont considérés comme un déterminant important de la non-observance par 67,8 % des répondants, suivis par le niveau de littératie en santé du patient (65,7 %) et sa perception de la gravité de la maladie cardiovasculaire (62,3 %). Viennent ensuite la perception de la susceptibilité à présenter un événement cardiovasculaire (57,5 %), le coût des médicaments (54,4 %) et la perception de l’efficacité du traitement (50,4 %). Pour ces déterminants majeurs, les différences entre régions sont faibles : tolérer son traitement, comprendre pourquoi il est nécessaire et percevoir le risque associé à la maladie apparaissent comme trois piliers de l’observance.
Cette observation dépasse largement le champ de la lipidologie. Diabète, hypertension artérielle, maladies respiratoires chroniques, pathologies inflammatoires, neurologiques ou psychiatriques partagent la même difficulté : le bénéfice clinique d’un traitement chronique est souvent différé, parfois peu perceptible par le patient, alors que ses contraintes sont immédiates. L’étude rappelle ainsi une notion fondamentale pour toutes les spécialités : avant d’interpréter un contrôle insuffisant de la maladie comme un échec pharmacologique, il faut aussi explorer la compréhension du traitement, les effets indésirables, la représentation du risque et les contraintes concrètes de sa prise.
Mais l’intérêt principal du travail est précisément de montrer que tous les freins ne se hiérarchisent pas de la même manière partout. Les professionnels de la zone APAC accordent par exemple beaucoup plus de poids que ceux de la zone METAP à la complexité du traitement, aux oublis ou encore aux troubles cognitifs et dépressifs. Ainsi, 70,3 % des répondants APAC attribuent une forte influence à la complexité du traitement, contre 28,3 % dans la zone METAP. De même, la dépression est considérée comme fortement influente par 62,1 % des répondants APAC, contre 33,3 % en Chine et 21,7 % dans la zone METAP. Cette variabilité suggère que l’observance ne peut probablement pas être améliorée par une intervention standardisée applicable à tous les systèmes de soins et à toutes les cultures.
La communication apparaît justement comme l’un des leviers les plus intéressants. Plus des deux tiers des répondants considèrent la relation entre le professionnel de santé et le patient comme déterminante pour l’observance. Pourtant, les obstacles perçus diffèrent fortement : en APAC, le problème le plus souvent cité est la difficulté des patients à reconnaître leur non-observance (78,4 %) ; en Chine, le niveau socioculturel (73,3 %) ; en Amérique latine et dans la zone METAP, le manque de temps lors de la consultation, cité respectivement par 80,6 % et 71,1 % des répondants. Autrement dit, « mieux communiquer » ne signifie pas nécessairement la même chose partout : il peut s’agir de créer un espace permettant au patient d’avouer un oubli sans culpabilisation, d’adapter le niveau de langage ou simplement de disposer de davantage de temps pour expliquer et questionner.
L’étude révèle également un décalage intéressant dans l’auto-évaluation des pratiques. Les professionnels jugent leur propre communication plus personnalisée que celle observée dans la pratique générale, et déclarent plus fréquemment utiliser des questions ouvertes. Ce résultat doit être interprété avec prudence, mais il soulève une question très transversale : sommes-nous toujours aussi centrés sur le patient que nous pensons l’être ? Dans une enquête déclarative, le biais de désirabilité sociale est difficile à éliminer.
L’observance ne se joue d’ailleurs pas uniquement dans le cabinet médical. Plus de 70 % des professionnels interrogés attribuent une forte importance à différentes mesures de santé publique : accès à l’information sur la maladie et le traitement, accès aux rendez-vous, accès aux soins ou réduction de la contrainte financière liée aux médicaments. Là encore, la hiérarchie varie : les répondants latino-américains insistent notamment davantage que les répondants chinois sur l’accès à l’information, aux professionnels et aux soins. La réponse à la non-observance doit donc associer intervention individuelle et organisation du système de santé.
Enfin, une piste plus contemporaine apparaît : près de trois quarts des répondants estiment que des applications ou dispositifs numériques pourraient aider une proportion importante des patients dont la non-observance est involontaire. Rappels de prise, suivi digital ou accompagnement éducatif peuvent ainsi avoir une place, à condition d’identifier le bon problème : une notification ne corrigera ni un effet indésirable, ni une défiance envers le traitement, ni une difficulté d’accès aux soins.
Au-delà de la dyslipidémie, le message de Tokgözoğlu et al. est finalement très pertinent pour l’ensemble des professionnels confrontés aux maladies chroniques : la non-observance n’est ni un trait du patient, ni un problème unique pouvant être corrigé par une solution unique. Elle résulte d’une interaction entre le traitement, la compréhension de la maladie, les représentations du risque, la santé mentale, l’environnement social, la communication avec les soignants et l’organisation des soins. Identifier lequel de ces leviers est réellement en jeu chez un patient donné constitue probablement la première étape avant de chercher à améliorer son observance.
L’équipe éditoriale
Référence : Tokgözoğlu L, et al. Regional Determinants of Non-Adherence: A Quantitative Survey of Healthcare Professionals’ Perceptions in Latin America, Asia Pacific, Middle East, Africa, Pakistan and China. Patient Preference and Adherence. 2026:20 590211.