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LE TABAGISME AUGMENTE-IL LE RISQUE DE SUICIDE ET D'INTOXICATION MEDICAMENTEUSE ?

IDENTIFICATION DES MARQUEURS CLINIQUES ASSOCIES A UN RISQUE PLUS ELEVE DE SUICIDE OU D'INTOXICATION MEDICAMENTEUSE AU SEIN D'UNE COHORTE DE PATIENTS FUMEURS


Plusieurs études rétrospectives suggèrent que le tabagisme est un facteur de risque de suicide (1-2). Certaines études corrèlent ce risque à une pathologie respiratoire sous jacente, notamment la BPCO, mais le diagnostic et la sévérité de la maladie ne sont souvent pas bien étayés dans les études, et il est difficile à l’heure actuelle d’établir un lien entre la pathologie respiratoire, sa sévérité et le risque suicidaire.

L’objectif de cette étude était d’évaluer les facteurs de risque de suicide au sein d’une large population de patients fumeurs (au moins 10 PA actif ou passif) issus d’une cohorte prospective nord-américaine. Le statut vivant ou mort était déterminé à la fin de la durée de suivi. Le recueil des données a été effectué entre 2007 et 2018 et 9930 patients ont été inclus dans l’analyse principales sur 21 centres. Les pathologies bronchiques hors BPCO et les pneumopathies interstitielles diffuses ont été exclues, ainsi que les patients ayant un tabagisme estimé à moins de 10 paquets/année.


Le suivi moyen était de 8 ans. La moyenne d’âge était de 59.6 +/- 9 ans, 53% des patients étaient des hommes, tabagiques actifs, en surpoids (IMC moyen 28.8 kg/m2). Environ la moitié (42,5%) avaient une spirométrie normale et donc une absence de BPCO, 12,6% avaient un rapport de Tiffeneau normal en spirométrie mais un VEMS < 80%, 26.8% présentaient une BPCO GOLD I ou II et 17.6% GOLD 3-4.

Sur l’ensemble de la population analysée, 18.9% des patients consommaient régulièrement des anti-dépresseurs, soit 1 patient sur 5 et 10% des hypnotiques ou sédatifs.

Dans l’analyse en sous-groupe, il est à noter que 14% des patients BPCO GOLD 3-4 utilisaient de façon régulière des sédatifs ou hypnotiques.


Au total, 63 décès par suicide ont été recensés soit un taux de 90.8/100000 personnes/an, ce qui est plus élevé que dans la population générale (13,9/100000 personnes/an) (3). L’analyse multivariées des facteurs de risque de décès par suicide ou overdose chez les patients fumeurs montrait que les patients étaient plus jeunes (53,8 vs 59,7 ans, P < 0,001), fumeurs actifs (HR, 5.98; 95% CI, 2.46-14.55; P < .001), consommaient des sédatifs/hypnotiques (HR, 2.90; 95% CI, 1.56-5.40; P < .001), avaient un BMI plus bas (HR, 0,95 ; 95% CI, 0,91-0,995 ; P=0,02) et présentaient une dyspnée plus intense (≥ mMRC 2) (HR, 2.13; 95% CI, 1.28-3.54; P =0 .003). Dans le modèle ajusté, les facteurs de risque les plus importants d’overdose étaient le tabagisme actif (avec un risque multiplié par 6), suivis par l’usage de sédatifs /hypnotiques et la dyspnée (≥ mMRC 2) avec un risque multiplié par 2,3.

Il est important de noter que la présence d’une BPCO ou d’une limitation fonctionnelle aux EFR ou au test de marche de 6 minutes, n’apparaissaient pas comme des facteurs de risque significatifs de suicide dans cette population.


Concernant le facteur de risque le plus élevé de suicide, à savoir le tabagisme actif, plusieurs hypothèses ont été avancées notamment la démoralisation, la perte d’estime de soi ou la dépression générée par l’échec de l’arrêt du tabac. Le tabagisme actif peut également être un facteur confondant d’autres situations, malheureusement, non répertoriées dans cette étude, à savoir un faible statut socio-économique, une détresse financière ou psychologique ou des co-intoxications. Un lien a également été établi entre le tabagisme actif et la carence en sommeil, pouvant conduire à la prise d’hypnotiques/sédatifs et à une augmentation du risque suicidaire (4). Enfin, des études neurobiologiques ont démontré que le tabagisme actif pouvait induire une baisse de la sécrétion de sérotonine et une dysrégulation de l’axe hypothalamo-hypophysaire et adrénergique, à l’origine d’une augmentation directe du risque suicidaire (5).


L’autre point important de cette étude est l’absence de corrélation entre la sévérité de la BPCO, et ses répercussions fonctionnelles (VEMS, taux d’exacerbation, distance au test de marche de 6 minutes) et le taux de suicide. En revanche, l’expérience de la dyspnée (évaluée par le score mMRC), indépendamment de la pathologie sous-jacente ou de l’atteinte fonctionnelle respiratoire constituait un risque 2,3 fois plus élevé de suicide ou d’overdose dans cette population. Ce résultat met en évidence qu’il n’y a pas toujours de corrélation entre des paramètres d’évaluation objectifs et la mortalité, et que certains paramètres subjectifs sont sous évalués. Une autre explication peut tenir au fait que la dépression et l’anxiété, pouvant se manifester par une sensation de dyspnée et sont très probablement sous-évaluées dans les populations de fumeurs présentant ou non une BPCO. Les patients qui consomment des benzodiazepines sont plus représentés dans la population de BPCO GOLD III ou IV, avec des troubles du sommeil et un taux de suicide plus élevé que dans le reste de la population étudiée. Le lien entre BPCO, troubles du sommeil et dépression/anxiété est établi mais la temporalité et la cinétique d’apparition des symptômes n’est pas claire.


Au vu des résultats de cette étude, les médecins en charge de patients fumeurs actifs, doivent rechercher des symptômes respiratoires, et en particulier une dyspnée, indépendamment de la présence, d’une pathologie respiratoire sous-jacente. L’interrogatoire doit colliger une éventuelle consommation de sédatifs ou d’hypnotiques, qui sont des facteurs de risque indépendants de suicide. La recherche de symptômes dépressifs, d’anxiété et de co-addictions, doivent également faire partie de la démarche médicale auprès de cette population.


Docteure Morgane FAURE



Références: Adviento BA, Regan EA, Make BJ, COPDGene Investigators, et al. Clinical Markers Associated With Risk of Suicide or Drug Overdose Among Individuals With Smoking Exposure: A Longitudinal Follow-up Study of the COPDGene Cohort. Chest. 2023 Feb;163(2):292-302


(1) Sampaio MS, de A Vieira W, de M Bernardino Í, Herval ÁM, Flores-Mir C, Paranhos LR. Chronic obstructive pulmonary disease as a risk factor for suicide: a systematic review and meta- analysis. Respir Med. 2019;151(November 2018):11-18.

(2) Strid JMC, Christiansen CF, Olsen M, Qin P. Hospitalisation for chronic obstructive pulmonary disease and risk of suicide: a population-based case-control study. BMJ Open. 2014;4(11):1-7.

(3) National Institute of Mental Health. Suicide. Accessed October 28, 2022. https://www.nimh.nih.gov/health/ statistics/suicide

(4) Martinez SA, Beebe LA, Thompson DM, Wagener TL, Terrell DR, Campbell JE. A structural equation modeling approach to understanding pathways that connect socioeconomic status and smoking. PLoS One. 2018;13(2):e0192451.

(5) Green M, Turner S, Sareen J. Smoking and suicide: biological and social evidence and causal mechanisms. J Epidemiol Community Health. 2017;71(9):839-840.


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