LA FORMATION DES SOIGNANTS A L’OBSERVANCE THERAPEUTIQUE : UNE ETUDE PILOTE MEXIQUE-THAÏLANDE QUI CHANGE LES PRATIQUES
- 15 avr.
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La non‑observance médicamenteuse reste l’un des angles morts majeurs de la médecine contemporaine, alors même que la plupart des spécialités s’appuient sur des traitements au long cours. Selon l’OMS, près d’un patient sur deux ne suit pas correctement son traitement chronique, avec environ 30% qui ne retirent jamais leur première prescription. Cette défaillance silencieuse compromet l’efficacité des innovations thérapeutiques, augmente morbidité, mortalité et coûts de santé, en particulier dans les maladies cardiovasculaires où une amélioration de 20% de l’adhésion est associée à une réduction de 8% des événements cardiovasculaires et de 12% de la mortalité.
C’est dans ce contexte que Makarawate et al. publient un travail original dans Frontiers in Medicine, évaluant l’impact d’un programme structuré de formation à l’adhésion destiné aux professionnels de santé au Mexique et en Thaïlande. L’originalité de l’étude réside dans la question posée : peut‑on durablement modifier les pratiques des soignants en matière d’adhésion grâce à une formation standardisée, intégrant sciences comportementales et outils digitaux, dans des contextes socio‑culturels très différents ?

Le dispositif : une formation de 6 mois centrée sur l’adhésion
Il s’agit d’une étude pilote prospective, menée dans deux hôpitaux prenant en charge des patients dyslipidémiques : 15 professionnels au Mexique et 27 en Thaïlande. Le programme comprend trois réunions en présentiel (initiale, à 3 mois, à 6 mois), chacune précédée du même questionnaire en ligne évaluant connaissances des répondants autour de l’observance thérapeutique, et leurs attitudes et pratiques vis‑à‑vis de l’adhésion.
Au‑delà des réunions, les participants ont accès en continu à trois ressources : des contenus éducatifs sur l’adhésion (vidéos, articles, notions de sciences comportementales) ; l’outil Insight, basé sur l’algorithme SPUR (Social, Psychological, Usage, Rational), permettant de profiler le risque individuel de non‑adhésion et ses déterminants (support social, représentation de la maladie et du traitement, contraintes d’usage…) ; et l’application mobile my a:care, centrée sur les rappels, défis, messages motivationnels et suivi de la prise médicamenteuse.
Malgré la taille modeste de l’échantillon, les signaux sont convergents vers un changement de pratique, visible dès les premiers mois et maintenu dans le temps :
1. Prise de conscience et connaissances
Dans les deux centres, la formation renforce l’idée que l’adhésion est un enjeu majeur et fluctuant dans le temps, et que les soignants ont un rôle direct à jouer. Au Mexique, la proportion de professionnels déclarant bien connaître les causes de non‑adhésion passe de 53% à 79% à 3 mois et se maintient à plus de 70% à 6 mois. En Thaïlande, les participants ayant une bonne connaissance des raisons de non‑adhésion progressent de 52% à 88% à 6 mois.
L’accès perçu à des ressources sur l’adhésion s’améliore fortement : au Mexique, 47% déclaraient disposer de ressources au départ contre 80% à 6 mois ; en Thaïlande, cette proportion passe de 33% à 96%. Presque tous les participants, dans les deux pays, reconnaissent à la fin du programme l’intérêt des sciences comportementales pour soutenir l’adhésion.
2. Intégration de l’évaluation de l’adhésion en pratique
La formation se traduit par une hausse nette de l’évaluation systématique de l’adhésion en consultation. Au Mexique, la proportion de professionnels déclarant aborder quotidiennement l’adhésion avec leurs patients dyslipidémiques passe de 67% à 100% à 3 mois. En Thaïlande, l’évaluation routinière progresse également, avec une augmentation significative à 6 mois.
La confiance des professionnels pour aborder la non‑adhésion s’améliore également. Au Mexique, ceux se disant confiants passent de 47% à 100% entre l’inclusion et 6 mois ; en Thaïlande, cette proportion progresse de 22% à 68%.
3. Adoption des outils d’aide à l’évaluation et au suivi de l’observance
Le changement le plus tangible est l’appropriation des outils digitaux proposés. Sur l’outil Insight, au Mexique, aucun professionnel ne l’utilisait au départ ; ils sont 53% à 6 mois. En Thaïlande, l’usage passe de 2 participants à quasiment l’ensemble de l’équipe à 6 mois. Les soignants rapportent que le fait d’objectiver le niveau de risque et ses causes enrichit et facilite le dialogue avec les patients.
Pour l’application, la recommandation aux patients passe de 33% à 100% au Mexique, et de 15% à 92% en Thaïlande. De plus en plus de professionnels l’intègrent de façon ciblée, en particulier chez les patients identifiés à haut risque via Insight.
Au fil du programme, la plupart des participants déclarent mettre en place davantage de mesures concrètes pour soutenir l’adhésion, alors qu’une proportion non négligente n’avait aucune action spécifique au départ.
Même si l’étude est ancrée dans la dyslipidémie, ses enseignements dépassent largement le champ cardiovasculaire, et traite d’une problématique universelle qui touche toutes les pathologies chroniques. Le message central est que l’on peut faire évoluer les pratiques des soignants en quelques mois grâce à une formation structurée. L’étude montre également que le levier n’est pas le même selon les contextes : au Mexique, ce sont surtout des médecins (cardiologues, généralistes), en Thaïlande, uniquement des infirmières spécialisées. Dans les deux cas, l’effet est positif. La montée en puissance des outils digitaux et dispositifs de e-santé illustre le potentiel des solutions numériques pour soutenir l’adhésion lorsque le temps médical est contraint.
En conclusion, ce travail montre qu’une formation structurée, adossée à des outils concrets, peut modifier en profondeur la manière dont les soignants appréhendent l’adhésion, et ce dans des environnements culturels et organisationnels très différents. C’est un signal fort, transversal à toutes les spécialités : investir dans les compétences des professionnels sur l’adhésion et sur la prévention n’est pas un « plus », mais un levier essentiel pour que les progrès thérapeutiques se traduisent réellement en bénéfice clinique.
Alice MOREAU-GELY
Référence : Makarawate P, Garaygordobil et al. Impact of structured adherence training on healthcare professionals: a pilot study in Mexico and Thailand. 2026 Front. Med. 13:1758459. doi: 10.3389/fmed.2026.1758459