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Mieux reconnaitre et prendre en charge l'œil sec de l'enfant : enseignements d'un Delphi Européen

  • 16 juil.
  • 4 min de lecture

L’eye dry disease n’est plus une pathologie uniquement adulte. Cet article de Villani et al., publié dans The Ocular Surface, rappelle avec force que l’eczéma oculaire ne doit pas être le seul sujet pédiatrique à haute visibilité : l’œil sec de l’enfant existe, est probablement sous-diagnostiqué, et mérite des outils diagnostiques et thérapeutiques spécifiques. En réunissant 42 experts européens via une démarche Delphi, les auteurs ne cherchent pas à produire une recommandation formelle, mais à clarifier les points de convergence dans un domaine où les données sont encore limitées et où la pratique varie beaucoup d’un centre à l’autre.

 

 

Le contexte est important. Le syndrome de l’œil sec est classiquement défini chez l’adulte comme une maladie multifactorielle de la surface oculaire, caractérisée par une perte d’homéostasie du film lacrymal, avec instabilité du film, hyperosmolarité, inflammation et atteinte de la surface oculaire. Chez l’enfant, cependant, l’application directe de cette définition adulte pose problème. Les symptômes sont souvent mal exprimés, les tests sont moins bien validés, et certaines causes dominantes diffèrent probablement de celles observées chez l’adulte. C’est précisément cette zone grise que l’étude tente d’éclairer.

 

L’un des apports majeurs du travail est d’affirmer qu’une adaptation pédiatrique de la définition TFOS DEWS II est nécessaire. Le consensus est net sur ce point dans les deux tranches d’âge étudiées, 0–5 ans et 6–15 ans. Les experts soulignent aussi que le dry eye pédiatrique est largement sous-diagnostiqué, surtout chez les enfants de 6 à 15 ans, âge où la maladie devient probablement plus visible en parallèle de l’augmentation du temps d’écran et des sollicitations visuelles prolongées. Cette sous-estimation est un message fort pour toutes les spécialités qui voient des enfants au quotidien : pédiatres, ophtalmologistes, allergologues, médecins scolaires et médecins généralistes.

 

Sur le plan étiologique, les résultats orientent nettement vers des facteurs environnementaux et comportementaux modernes. Les experts s’accordent sur le rôle potentiel du screen time, des allergies oculaires et de la pollution atmosphérique. Le consensus est particulièrement fort pour les allergies oculaires dans la tranche 6–15 ans, où elles sont considérées comme un facteur de risque majeur. Cette association est intéressante au-delà de l’ophtalmologie, car elle illustre bien l’enchevêtrement entre inflammation de la surface oculaire, terrain atopique et habitudes de vie. Dans une perspective plus large, l’étude rappelle que les maladies liées aux écrans et à l’environnement ne sont plus seulement des sujets de santé publique générale, mais aussi des déterminants concrets de pathologies inflammatoires pédiatriques.

 

Le tableau clinique décrit par le panel est lui aussi très instructif. Le consensus est clair : la forme aqueux-déficitaire est rare chez l’enfant, tandis que le dysfonctionnement des glandes de Meibomius joue un rôle central, en particulier dans la forme évaporative. Les experts insistent également sur un point souvent sous-estimé : les symptômes modérés à minimes sont fréquemment sous-déclarés, voire non verbalisés par les enfants. Autrement dit, l’absence de plainte ne signifie pas absence de maladie. C’est une notion transposable à de nombreux domaines de la pédiatrie, où l’évaluation dépend autant de l’observation clinique et du contexte que du récit du patient lui-même.

 


L’article met aussi en lumière une difficulté méthodologique majeure : l’absence de seuils normatifs et de tests véritablement validés chez l’enfant. Les experts s’accordent sur le fait que les tests diagnostiques doivent être interprétés de manière dépendante de l’âge, et que les seuils adultes ne sont pas adaptés aux plus jeunes. Pour les 0–5 ans, le consensus est particulièrement fort sur l’inadéquation des seuils adultes, alors que le groupe des 6–15 ans suscite davantage de nuances, probablement parce que les enfants plus âgés se rapprochent davantage de la physiologie et de la coopération adulte. Cette conclusion est importante pour tous les cliniciens : elle rappelle que la médecine pédiatrique ne consiste pas simplement à “petitiser” des outils conçus pour l’adulte.

 

Sur le plan pratique, les recommandations implicites sont utiles. Les traitements doivent être guidés par les symptômes, les signes de coloration de la surface oculaire et surtout par la qualité de vie. Les larmes artificielles restent une base logique, à condition d’être faciles à instiller et bien tolérées. Les compresses chaudes ont un intérêt dans les formes liées au dysfonctionnement meibomien, même si leur application peut être moins aisée chez les plus petits. Les macrolides topiques apparaissent comme une option soutenue par le panel, en particulier dans les formes associées à MGD, alors que l’usage des macrolides oraux et des corticoïdes topiques doit être plus prudent, du fait des effets indésirables et de la question de l’observance. Cette réserve est particulièrement pertinente chez l’enfant, population chez laquelle la tolérance et la simplicité d’utilisation pèsent parfois autant que l’efficacité pure.

 

Ce travail a aussi le mérite de souligner les limites de l’« adultocentrisme » en ophtalmologie. Le dry eye pédiatrique n’est pas seulement une version précoce du dry eye adulte ; il possède probablement ses propres déterminants, ses propres seuils physiologiques et ses propres contraintes d’évaluation. En cela, l’article intéresse bien au-delà de la sous-spécialité oculaire : il illustre la nécessité d’adapter les outils diagnostiques à l’âge, au niveau de coopération, au contexte comportemental et au vécu du patient.

 


En résumé, Villani et al. proposent une photographie consensuelle très utile d’une pathologie encore insuffisamment reconnue chez l’enfant. Leur message est simple mais fort : l’œil sec pédiatrique existe, il est souvent manqué, ses facteurs de risque évoluent avec les modes de vie, et sa prise en charge doit être pensée pour l’enfant, pas seulement empruntée à l’adulte. Pour les praticiens de toutes spécialités, cette étude rappelle qu’un symptôme banal en apparence peut cacher une vraie maladie chronique, avec un retentissement réel sur la qualité de vie et la scolarité.

 

 

L’équipe éditoriale

 

 

Référence : Villani E, et al. Expert consensus on pediatric dry eye: Insights from a European Delphi study. The Ocular Surface. 2025;37:189-197

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