Burnout et médecine : the forgotten physicians !

L’année 2018 est marquée par toute une série de revendications sociales et les médecins sont les grands absents de ce débat national. Pourtant, les études scientifiques montrent que les médecins sont les premiers touchés par une organisation du travail qui les pousse vers la dépression désignée sous le terme moins sévère de « burnout ».

Dans une grande enquête réalisée aux États-Unis chez les cardiologues, 2313 médecins ont été interrogés sur leur mode d’exercice et sur leur carrière. En 20 ans, certains aspects ont peu changé ; environ 90% des cardiologues sont satisfaits de leur profession, 13% des hommes et 28% des femmes n’ont pas d’enfants et 5% des hommes et 14% des femmes sont célibataires. À l’opposé, on observe des changements significatifs sur d’autres paramètres.

- La population des cardiologues vieillit avec 42% qui ont un âge supérieur à 50 ans.

- La pratique privée a diminué de manière drastique pour représenter simplement 17% des cardiologues chez les femmes et 23% chez les hommes.

- Environ 41% des hommes et 46% des femmes ne désirent pas de mutation pour assurer leur avancement professionnel. En 20 ans, les cardiologues de sexe masculin affirment davantage que leurs responsabilités familiales affaiblissent leur capacité à réaliser leur travail de cardiologue et influencent négativement leur progression dans la carrière ; ces mêmes responsabilités familiales les empêchent souvent de voyager pour la formation médicale continue ou pour déposer une candidature de progression de carrière.

 

Nous ne sommes donc pas étonnés d’observer des résultats ahurissants concernant le burnout (et les pathologies apparentées) chez les médecins : on estime, en 2014, que 54 % des médecins ont eu une dépression et que la moitié des internes termine leur formation alors qu’ils ont déjà connu la dépression. D’autres analyses estiment qu’environ 50% des médecins directement impliqués dans les soins ont déjà souffert d’un burnout. Les plus exposés à la dépression seraient les néphrologues, et les cardiologues seraient en 2e position pour le risque de suicide. En d’autres termes, le taux de dépression en médecine est deux fois plus élevé que dans n’importe quelle autre profession !

L’irruption de l’informatique dans notre profession semble être le premier coupable. Les études estiment que chaque heure passée avec un patient représente 2 heures de plus pour accomplir des tâches administratives. Ces tâches administratives, surnommés le travail après le travail, sont accomplies la nuit, le week-end et parfois en vacances. L’informatique est ainsi une arme à double tranchant car elle donne beaucoup plus de flexibilité aux médecins pour accomplir ces tâches administratives, leur permettant de travailler à la maison à n’importe quelle heure. Ainsi, ce travail lié aux tâches administratives n’est pas quantifié car il s’étale sur la totalité des 24 heures de la vie du médecin. Aux États-Unis, de nombreux médecins ont démissionné car ils affirment qu’ils passent leurs journées à accomplir du mauvais travail. De plus en plus de médecins ne veulent plus que leur interlocuteur principal soit l’ordinateur alors qu’ils préfèreraient qu’il n’y ait aucun intermédiaire entre leur activité professionnelle et le patient et ainsi consacrer plus de temps aux soins. De plus, le patient ressent lui-même que le médecin passe de moins en moins de temps à l’écouter et de plus en plus de temps à examiner des documents qui lui semblent déconnectés de ses problèmes de patient ordinaire.

Ces constatations semblent concerner en priorité la santé des médecins mais il n’en est rien. D’autres études ont montré que cet épuisement professionnel retentit sur la qualité des soins et multiplie les erreurs médicales ; ainsi, en voulant faire toujours plus et toujours mieux, le médecin traitant expose ses patients à des risques inutiles et le système de santé à des coûts injustifiés.

Une étude récente a essayé d’évaluer l’impact des actions qui pourraient améliorer l’état psychique des médecins. Dans cette étude, 19 essais cliniques ont été analysés afin de savoir si les interventions proposées pour améliorer l’état psychique des médecins permettaient de diminuer le risque de burnout. L’échelle de burnout utilisé dans ce travail a été celle de Maslach. Les résultats montrent une amélioration très modeste de 3 points sur cette échelle liée aux actions entreprises ; il s’agit certes d’une amélioration significative mais qui reste très marginale. Les interventions qui sont dirigées vers l’organisation du système de santé sont beaucoup plus efficaces que celles qui sont tournées vers le médecin. Par ailleurs, les interventions qui ciblent les médecins expérimentés et qui exercent en soins primaires sont les plus efficaces.

 

En conclusion, il y a le feu sur les rails de la médecine. On ne parle pas ici de la passion pour ce métier, qui n’a pas faibli. On parle de ceux d’entre nous qui ne referaient pas leurs études de médecine ou qui ne recommanderaient pas la médecine à leurs enfants…

Nous avons connu une médecine qui ne comptait pas ses heures au service de patients qui en contrepartie marquaient leur respect et leur estime. Aujourd’hui, le métier de médecin à trois objectifs majeurs : servir le système de santé en assurant à la fois le volume des actes (quantité) mais aussi leur qualité, prouver l’amélioration du pronostic pour les patients et réduire les coûts des hospitalisations et des soins. La plupart des organisations professionnelles au niveau international plaide pour une 4e dimension qui est celle du bien-être des médecins, qui est menacé. Cette dernière revendication nécessaire pour ne pas basculer dans le gouffre de la dépression et du suicide semble être à des années-lumière des revendications sociales qui font les titres des journaux ces dernières semaines en France…

 

Notre opinion : le Professeur Ferrières, en se penchant sur ces études originaires d’Amérique du Nord, soulève un énorme problème, celui de l’invasion de la vie professionnelle du médecin, ici du cardiologue, par l’informatique. Car l’informatique, comme il le souligne, déborde largement du cadre strictement professionnel, si par là on entend la présence auprès du patient. Quelques précisions sont cependant nécessaires : aux USA, beaucoup d’examens (échographies, etc…) sont réalisés par des techniciens. Le praticien valide sur écran l’examen en différé et rédige ses conclusions. Cela peut évidemment se faire en dehors de la présence du patient et empiète allégrement sur la vie privée (en tout cas hors du bureau) du praticien, qui va y consacrer son temps théoriquement libre, ensuite rédiger ses conclusions… Bref, il court après le temps.

 

Mais ce n’est pas la seule raison. L’optimisation tous azimuts nécessite une informatisation générale, de « rentrer » tous les comptes rendus dans les systèmes centralisés des établissements, de se plier à toutes les formes de traçabilité. En vue de se protéger des recours légaux très fréquents aux USA.

Dans ce contexte, le considérable impact de l’invasion informatique sur la vie hors-bureau des médecins n’est en rien imprévisible. Il pèse lourdement sur la qualité des échanges familiaux, du sommeil, la perception qu’une mutation a peu de chances de modifier la situation… Car les mutations en vue d’obtenir un poste plus intéressant ou mieux situé géographiquement, ou mieux payé, font partie du paysage médical US, même si l’on en entend peu parler sur le Vieux Continent. Cela signifie très clairement que le médecin se referme sur lui-même et passe en mode « survie », pour tenir le coup dans un milieu sinon hostile, du moins difficile.

 

Comme le souligne le Pr Ferrières, cela finira par retentir sur la qualité des soins. Moins de sommeil, de moins bonne qualité grâce aux écrans, des difficultés domestiques (éloignement des enfants, divorce), peu de disponibilité pour la FMC… Ce qu’on nous décrit, c’est une bombe à retardement !

 

 

 

 

Changes in the Professional Lives of Cardiologists Over 2 Decades.

Lewis SJ, Mehta LS, Douglas PS, Gulati M, Limacher MC, Poppas A, Walsh MN, Rzeszut AK, Duvernoy CS; American College of Cardiology Women in Cardiology Leadership Council.

J Am Coll Cardiol 2017 ; 69 : 452-62. doi: 10.1016/j.jacc.2016.11.027. 

 

Controlled Interventions to Reduce Burnout in Physicians: A Systematic Review and Meta-analysis.

Panagioti M, Panagopoulou E, Bower P, Lewith G, Kontopantelis E, Chew-Graham C, Dawson S, van Marwijk H, Geraghty K, Esmail A.

JAMA Intern Med. 2017 ; 177 :195-205. doi: 10.1001/jamainternmed.2016.767

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